Voyager léger…

La page de l’aventure havraise qui nous a conduit en 2012, Solenne et moi, à la direction du Phare – Centre chorégraphique national du Havre Haute-Normandie, pour y mener un projet autour des écritures chorégraphiques contemporaines, se tourne.

À l’aube de l’arrivée de Fouad Boussouf, chorégraphe et nouveau directeur du Phare en janvier prochain, nous avons refait mentalement le chemin de cette décennie, pour en mesurer symboliquement la portée, plutôt que d’en réaliser un bilan exhaustif.

Ce dernier pourrait néanmoins se lire à la lumière de dix années traversées d’importants  changements, tant dans les politiques culturelles, que de celles et ceux qui les ont portées, qu’à travers la naissance d’une grande Normandie.

Cette décennie aura également été le témoin de tourments écologiques, sociétaux, humains, sans communes mesures.

La réalisation d’un projet de longue haleine, ne peut se départir de ces réalités qui nécessitent de nouvelles voies à emprunter, dessinant alors un chemin non linéaire, empreint de réussites et de difficultés, de désirs et de contraintes.

Comme Hervé Robbe (directeur du CCN du Havre de 1998 à 2011) avait pu nous le dire à notre arrivée, un Centre chorégraphique national est comme un paquebot !

Au-delà des promesses d’une croisière, à savoir, l’excitation, l’enthousiasme, la découverte, les rencontres, les aventures artistiques rayonnantes à New-York, à Hong Kong, en Indonésie, en Chine, au Japon… (qui auront marqué les évocations d’un ailleurs que nous ne pouvons plus regarder tout à fait de la même façon aujourd’hui), cette métaphore donne avant tout l’indication d’un temps nécessaire de mise en œuvre, pour voir la ligne d’un projet se dessiner avant de trouver force et lisibilité. Cette temporalité demande patience et détermination !

Pour autant, Solenne et moi, avons le sentiment d’avoir pu réaliser la teneur de notre projet rédigé en 2011, en posant les bases d’une ligne tangible de soutien aux artistes par leur accueil en résidence au Phare telle que la mission d’un CCN le préconise, mais aussi notamment à travers le festival Pharenheit, qui nous aura permis de nouer des complicités avec les act-eurs-trices culturel-lle-s du territoire, mettant en lumière des œuvres chorégraphiques à partager avec les publics.

Il y a toujours une fébrilité à s’engager dans la direction d’une institution lorsque l’on a mené des projets en tant que compagnie indépendante.

C’est une sorte de « vertige », une schizophrénie, d’avoir à guider une équipe permanente dans une direction avec un geste clair, tandis que l’espace de création au plateau s’emploie lui-même naturellement à bégayer, à chercher l’inconnu, à ne pas se satisfaire de chemins déjà empruntés. Et pour se faire, il faut être en confiance !

À l’ensemble de mes collaborateurs et collaboratrices artistiques, créateurs, créatrices qui m’ont accompagnée dans toutes ces aventures au long cours (et pour certains, déjà bien avant cette décennie !), j’adresse mes plus vives pensées et ma profonde reconnaissance.

Je leur dis et ils le savent : l’aventure continue !

L’équilibre à trouver entre geste artistique et direction, la dissociation permanente qu’il exige, est sans doute l’exercice le plus complexe de l’aventure de cette décennie, mais aussi le plus riche et apprenant. Il aura largement fait bouger les lignes de mon travail artistique, et ce, dans une porosité souhaitée avec l’exercice de la direction, par ailleurs, elle-même augmentée de la présidence de l’Association des Centres chorégraphiques nationaux de 2013 à 2017.

Cette mission aura été particulièrement instructive pour moi, tant dans l’apprentissage des spécificités de chacun des dix-neuf Centres chorégraphiques existants sur le territoire national, que dans leur valorisation et plus largement dans le soutien au secteur chorégraphique indépendant, lui-même très attaché à ces maisons.

Je l’ai vécue comme une aventure humaine inattendue, générant aussi un nouvel espace de réflexion et un regard inédit sur des enjeux politiques, éthiques et pragmatiques, notamment à travers la mise en lumière des 30 ans des Centres chorégraphiques nationaux en 2015.

À l’heure où la Normandie est devenue une grande région, nous ne pouvons que nous réjouir de la présence de deux Centres chorégraphiques nationaux au Havre et à Caen, ainsi que de la récente labellisation d’un Centre de développement chorégraphique national à Falaise.

Ces présences sont le témoignage d’un ancrage et d’un travail actif sur le territoire auprès des différents publics, impliquant des artistes, des pédagogues, des act-eurs-rices culturel-lle-s, avec qui Le Phare aura pu collaborer, et qu’il nous faut remercier ici pour leur enthousiasme et leur professionnalisme.

Lorsque nous sommes arrivées en 2012 au Centre chorégraphique national du Havre, que nous avons baptisé Le Phare, notre feuille de route avait une deadline, celle d’une durée formalisée par trois mandats, nous amenant aujourd’hui à la fin de notre direction.

Cette temporalité a toujours été présente dans notre esprit, elle a agi comme un moteur, privilégiant une traversée d’expériences, plutôt qu’un aboutissement ou une fin en soi.

Cette nécessité de rester en mouvement, de ne pas s’installer, de rebattre les cartes, est pour nous un gage de vitalité mais aussi de curiosité pour d’autres chemins.

Elle nous permet d’essayer de nous réinventer, d’attraper d’autres questionnements, que la situation inédite que nous traversons rend encore plus prégnante, demandant humilité et légèreté.

Il s’agit donc d’un parcours dans un parcours, qui nous aura pétri d’un savoir-faire et d’une expérience que nous mettrons bien évidemment à profit dans notre nouveau projet PAVILLON-S qui s’implante à Rouen, ville d’accueil, dès 2022, mais également à Andé dans l’Eure, avec la création d’un studio de répétition et d’expérimentation.

La réalisation de cette décennie havraise, n’aura pu se faire sans la complicité et la confiance de nos partenaires publics, de leurs équipes, et d’élu-e-s engag-é-e-s, comme des nombreuses structures culturelles avec qui nous avons travaillé, et bien évidemment des artistes qui lui ont donné sa raison d’être, accompagnés de tou-te-s les technicien-ne-s qui ont œuvré dans l’ombre à leurs côtés.

Sa mise en œuvre n’aurait pu avoir lieu sans l’équipe du Phare qui aura porté sa ligne directrice avec engagement, accompagné du bureau du Phare présidé par François Chesnais puis aujourd’hui Jacques Renard.

Enfin, les œuvres élaborées dans ces murs ont toujours eu naturellement pour finalité l’adresse à un public, lequel a su montrer sa curiosité, sa fidélité et son appétence pour découvrir démarches et créations chorégraphiques durant toutes ces années !

Que toutes et tous soient ici chaleureusement remercié-e-s !

Notre gratitude va également à Anette Lenz, notre graphiste, qui aura pu inscrire un geste artistique unique, rayonnant bien au-delà du Havre, et qui laisse aujourd’hui une empreinte forte dans l’histoire du graphisme avec une identité attachée au Phare et à la ville du Havre.

Notre expérience nous invite à rester humbles, notamment au regard de la pandémie que nous traversons tous depuis bientôt deux ans.

Cette dernière nous appelle à regarder l’avenir avec lucidité, sans nostalgie, ni regrets, car il y a beaucoup à réinventer, du moins à essayer, en acceptant de tâtonner, tous ensemble.

Fouad Boussouf va mener une nouvelle aventure au Phare avec une énergie dont nous ne doutons pas !

Nous lui souhaitons le meilleur pour porter haut son geste créatif au Havre, en Normandie et plus loin encore….

Et nous vous disons merci ! et à bientôt ! sur les chemins de la création et du partage !

Le Havre, le 2 décembre 2021, Pharewell – Seul le prononcé fait foi.
— Emmanuelle Vo-Dinh avec Solenne Racapé